Julie Favreau, Anomalies

Montréal / Brooklyn, venissage le vendredi 19 octobre à 20h à Clark

 

Montréal / Brooklyn
Julie Favreau / Patrick Martinez
et
Mathieu Beauséjour / Steven Brower

Dans le cadre du projet Montréal-Brooklyn, Clark présente quatre artistes jumelés en paires : Julie Favreau et Patrick Martinez, dans la grande salle, ainsi que Mathieu Beauséjour et Steven Brower, dans la petite salle. Heureux hasard, il s’avère que les deux duos ont adopté une même stratégie pour le déploiement de leurs œuvres respectives. Dans chacun des cas, une des œuvres fait obstacle à l’autre, rendue perceptible par la présence d’une fenêtre ou à travers les mailles d’un immense treillis.

Julie Favreau / Patrick Martinez

Un intérêt commun pour les conditions propres à l’expérience sensorielle d’un objet ou d’un lieu relie les pratiques de Favreau et de Martinez, bien que la première produise des œuvres plus narratives que le second, qui tient à ce que ses propositions restent très ouvertes afin que les spectateurs puissent se les approprier. Avec Anomalies, Favreau propose une installation et une vidéo qui présente les portraits de quatre personnages dans des scènes qui évoquent des domaines liés à la connaissance au sens large : un laboratoire où des échantillons sont manipulés, une femme dansant avec un compas, un homme jouant avec un réseau suspendu rappelant les mobiles astronomiques et un autre en état de lévitation. Le côté suranné des objets choisis ou des images qu’ils suscitent rend prégnante la vitesse d’évolution des techniques et des sciences, entraînées par le progrès. La lenteur des manipulations que les personnages leur font subir ainsi que leur niveau de concentration, d’attention extrême, agissent comme un contrepoint à cette accélération du développement des connaissances, tout en ramenant à l’avant-plan l’idée selon laquelle science et croyance ne sont peut-être pas des domaines si éloignés. Un caillebotis suspendu dans les airs agit à la manière d’une platine de microscope; sert de plateforme recevant divers objets placés sous observation, en référence aux séquences vidéo.

Occupant les espaces de passage, les zones de transition menant notamment vers l’œuvre de Favreau, un réseau créé à l’aide de connecteurs baptisés LINX, retenant des milliers de pailles entre elles, s’étend en un chaos ordonné qui menace de contaminer l’entièreté de la salle. Flirtant à la fois avec les milieux des arts et du design, les œuvres de Patrick Martinez opèrent en quelque sorte comme des révélateurs, visant à mettre en évidence la spécificité de la relation entre le spectateur, l’oeuvre et le contexte de l’exposition. Il serait tentant de voir dans cette trame une référence aux réseaux cellulaires, aux structures de la matière, mais l’idée initiale derrière ce projet consiste plutôt en une tentative de remplir l’espace avec du vide – d’où l’emploi de pailles, ces petits tuyaux enserrant de l’air, donnant une présence à l’intangible. LINX, c’est aussi un principe de sculpture lié à un mode de production industriel parfaitement assumé que Martinez a créé pour la vente, sous forme de jeu de construction que les gens pourront se procurer afin de l’expérimenter eux-mêmes. Dans cette installation in situ, le lieu devient l’espace d’atelier, le laboratoire de l’artiste qui créera sur place, au moyen des connecteurs LINX lui servant de matériaux de base, l’œuvre qui consistera dans l’accumulation mise en scène.

Steven Brower / Mathieu Beauséjour

Une porte circulaire scellée bloque l’entrée de la petite salle de la galerie. À travers sa fenêtre, on aperçoit une vidéo saccadée d’un homme bâillonné se détachant sur un fond rouge. Il tente de parler mais aucun son ne nous parvient. Des instructions précises nous sont fournies pour activer le système mécanique qui permet de dépressuriser l’espace intérieur afin de pouvoir ouvrir le panneau et pénétrer dans la salle pour accéder à l’œuvre. Cette porte, qui tient lieu de sas, a été conçue par Steven Brower, artiste dont la pratique est à cheval entre la recherche et le développement d’appareils fonctionnels reliés au domaine de l’aérospatiale et la réalisation d’installations en arts visuels. As de la philosophie du « Do it Yourself », Brower considère ses œuvres comme des prétextes à l’acquisition de connaissances dans des secteurs où il part de zéro – comment réaliser une navette spatiale, un habit d’astronaute, une installation technique permettant de produire un nouveau type de matériau biodégradable. Unique employé à la tête de BPL (Brower Propulsion Laboratory) – une compagnie développant des missions spatiales sans financement –, Brower trace un parallèle entre les univers de l’aérospatiale et des arts visuels en suggérant qu’il s’agit là de deux domaines dédiés à la recherche fondamentale, dont les résultats sont difficilement récupérables par l’industrie. Une véritable marge de liberté est ainsi préservée dans ces secteurs où les chercheurs/artistes peuvent réfléchir sans savoir à l’avance ce qui résultera de leurs expérimentations et à quoi leurs découvertes pourront éventuellement servir.

La proposition de Mathieu Beauséjour, Don’t worry Darling, There will be more Riots in the Spring, consiste en une installation vidéo dans la petite galerie. Pour y accéder, il faut absolument activer l’œuvre de Brower, qui transforme la salle en un espace sécurisé. Inspiré du printemps érable, le projet présente un homme aux cheveux blancs en complet cravate, un œuf dans la bouche, qui marmonne de manière très expressive. Il paraît en colère, secoué par le rythme de la vidéo mais également parce qu’il semble chercher son souffle. Les mots, incompréhensibles, pourraient ironiquement renvoyer à la « langue de bois » des politiciens mais Beauséjour précise plutôt que le personnage est en processus de conjuration, c’est-à-dire qu’il cherche à écarter des esprits malfaisants par des pratiques magiques. Les œufs, qu’on retrouve également disposés dans la salle, servent de métaphore à l’éclosion d’une nouvelle génération et, par extension, à la jeunesse québécoise qui est descendue manifester dans les rues pour revendiquer son droit à l’éducation. Une éducation qui est de plus en plus marchandée, avec toutes les dérives que cette situation peut comporter. Par cette œuvre, Beauséjour poursuit son exploration des lieux et des formes de pouvoir, revenant à une esthétique plus directement revendicatrice.

Anne Marie St-Jean Aubre

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