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Interoception de Daniel Luedtke

Vernissage le jeudi 4 avril à 17h30 à Arprim

Le corps est chaos. Il coule, mue, se répand hors de sa gaine par les éruptions en panache de son microbiote, brouillant par le fait même ses propres frontières. Ainsi, notre microbiote se mélange à l’environnement ce qui permet à notre corps de ressentir la forme de l’espace, mais aussi de celle des autres corps qui l’entourent. Nous sommes des êtres sensibles, et sensibles aux choses. Entre l’intéroception, ensemble de processus sensoriels internes du corps, et la proprioception, système responsable de ressentir la position et les mouvements de notre corps à travers l’espace, le flot d’information ne tarit jamais. Si l’on ajoute à cela la vue, l’odorat, l’ouïe, le toucher et le goût, difficile de croire que notre corps puisse supporter cette surenchère de stimuli.

Ressentez l’espace, le corpus d’œuvres.

Les corps seront toujours plus chaotiques que ce que voudrait le domaine médical. Ils se conforment rarement aux nuages de points et courbes tirés d’échantillons, souvent trop minces ou homogènes. Des résultats en apparence normaux peuvent y coexister avec des déficiences sévères, tandis que d’autres, jugés anormaux, ne sont souvent rien d’autre qu’un inconvénient du traitement lui-même ; traitement dont l’objectif est la « santé » du patient. Mais selon la condition physique de l’individu et son expérience des institutions médicales, ces résultats peuvent être tout aussi dévastateurs, peu importe qu’ils soient normaux ou anormaux. Dans cette normalité toujours changeante, les diagnostics sont condamnés à rester imprécis et limités.

Ressentez profondément chaque partie de votre système nerveux.

Il est rare de croiser une personne atteinte d’une maladie chronique qui n’ait pas une opinion mitigée du système de santé. Ambivalence avec laquelle Luedtke, Artiste vivant avec le VIH, est très familier : « avec la pharmacologie, je me sens bien, mais je comprends que c’est une illusion dont la contrepartie est une détérioration inévitable de mes reins ». Cette dégradation graduelle le force à se soumettre régulièrement à une batterie de tests et de collectes de données qui visent à confronter le progrès du patient aux problèmes de santés engendrés par son traitement. Luedtke fait un habile collage de cette double réalité. Avec une aisance joueuse, il assemble en strates picturales texturées différentes conceptions de cette machine de chair qu’est le corps : corps sensuel, corps médicalisé, corps anarchique, corps fantastique, etc. Supports aux couleurs vives et environnements ambigus, ses papiers et céramiques prennent corps pour devenir des êtres dotés d’une sensibilité et d’une intention propre. La matière triomphe des données chiffrées qui cherchaient jusque-là à en faire l’esclave d’une logique prévisible, pour former d’exubérantes cloques qui forcent et déforment les barreaux de la grille censée la contraindre. Comme une intervention chirurgicale qui tente de maquiller avec peine le mal rongeant un corps malade, un corps qui se travestit pour transcender le genre, les matériaux entrent ici en dialogue, acteurs dans une pièce de théâtre mettant en scène d’habiles faux-semblants. Les céramiques sérigraphiées prennent l’apparence de tableaux, le carton-plume et la résine prennent la texture et l’aspect des carreaux de porcelaine, tandis que les membres deviennent des formes abstraites, des glyphes, des symboles. Séduisante, l’œuvre pose la question : qu’est-ce que le corps contemporain sinon l’endroit où le biologique et l’artificiel se rencontrent ? C’est en effet ici que naissent les cyborgs.

Ressentez votre corps tout entier dans l’instant présent. Ressentez l’eau qui bouge dans les plateaux, les couleurs, les textures, la grille et les sons. Ressentez votre mouvement dans l’espace, comme une chorégraphie dont l’œuvre serait la trame sensorielle et sonore.

– Texte d’exposition de Chloë Lum

Daniel Luedtke est artiste interdisciplinaire, musicien et professeur adjoint en arts imprimés à la Florida State University. Son travail porte sur la manière dont la maladie affecte l’expérience du monde, et s’exprime dans une variété de stratégies formelles allant de la gravure au dessin, en passant par la sculpture, l’installation et la vidéo. En particulier, il utilise le collage et l’assemblage pour illustrer la manière dont les industries médicales et d’assurance créent et organisent notre compréhension de la santé et du bien-être.

Les œuvres de Luedtke ont été exposées aux États-Unis et à l’étranger dans des galeries et des musées tels que l’Alabama Center for Contemporary Art (Mobile), le Museum of Contemporary Art (Jacksonville), le Museum of Contemporary Art (Chicago), la Tom of Finland Foundation (Los Angeles) et le Museum of Art and Design (New York).