Anna Hawkins + Jacinthe Loranger
- Vernissage le vendredi 11 septembre à 17h
- Lieu: L’Œil de poisson
- Ville: Québec
Anna Hawkins
Projections and Observations
Projections et Observations sont les deux premiers films d’une trilogie intitulée Constellations, qui s’intéresse aux différentes manières dont les êtres humains entrent en relation avec les étoiles, tant sur les plans esthétique qu’idéologique. En établissant un parallèle entre le cosmos et Internet, Constellations explore la façon dont, face à ce qui est vaste et insondable, nous cherchons à nous y reconnaître et à projeter notre identité dans l’éther, qu’il s’agisse du cosmos ou du réseau numérique.
Projections débute dans un planétarium canadien désaffecté des années 1960, nommé en l’honneur de la reine Elizabeth II. Un planétarium est, en termes simples, une surface en forme de dôme sur laquelle est projetée une représentation du cosmos à des fins éducatives et de divertissement. En explorant la projection à la fois comme dispositif de diffusion de l’image en mouvement et comme mécanisme psychologique consistant à transposer l’intériorité sur le monde extérieur, Projections retrace une histoire de la projection en passant par La Ciotat, en France, où les frères Lumière présentèrent leurs premiers films, puis par le tapis rouge du Festival de Cannes, où les touristes prennent la pose en imitant les « étoiles », avant de se rendre dans une station satellitaire à Loèche (Leuk), en Suisse, d’où les communications terrestres sont transmises dans l’espace, au risque d’être interceptées ou surveillées en chemin. Empruntant la forme d’une séance de planétarium, Projections s’intéresse aux questions d’échelle et à la manière dont l’infiniment petit peut parfois évoquer l’infiniment grand.
Observations documente plusieurs observatoires astronomiques à travers l’Europe. Si ces infrastructures ont pour vocation l’observation et l’étude des étoiles, leurs styles architecturaux distincts témoignent également d’intentions, d’influences et d’idéologies particulières. Ces images sont mises en relation avec des achats effectués en ligne ainsi qu’avec les publicités et recommandations qui en découlent. Observations s’interroge sur la possibilité d’une observation objective sur Internet, alors que les espaces numériques se modèlent continuellement en fonction de leurs utilisatrices et utilisateurs grâce à des contenus personnalisés et des publicités ciblées. Les matériaux hétérogènes qui composent Observations sont reliés par une constellation de digressions et d’associations, certaines plus évidentes que d’autres, pour poser une question fondamentale : l’observation peut-elle réellement être dissociée de la personne qui observe ?
Jacinthe Loranger
Qu’ils mangent de la brioche
Les images ne se contentent pas de représenter le monde. Elles fabriquent des récits, construisent des peurs, désignent des ennemis et promettent des révélations. Bien avant l’apparition des réseaux sociaux, elles alimentaient déjà les rumeurs, la propagande et les croyances collectives. Les gravures du sabbat des sorcières, les pamphlets diffamatoires contre Marie-Antoinette ou les représentations de monstres et de miracles participaient d’une même économie de l’image : celle qui transforme l’imaginaire en certitude.
Cette exposition explore cette histoire longue de la fabrication des croyances. En faisant dialoguer des iconographies anciennes avec des images générées par intelligence artificielle, elle révèle les continuités qui unissent les dispositifs de persuasion d’hier et d’aujourd’hui. Les figures du passé ressurgissent dans des environnements numériques, tandis que les esthétiques contemporaines du bien-être, du développement personnel ou des réseaux sociaux prennent des allures de nouvelles mythologies.
Au fil du parcours, les temporalités se brouillent. Les enluminures médiévales côtoient les visions hallucinées de Goya, les pamphlets révolutionnaires rencontrent les images lisses de l’industrie du self-care, les reliques deviennent des captures d’écran et les algorithmes produisent des apparitions qui rappellent autant les icônes religieuses que les publicités. Les siècles semblent se replier les uns sur les autres jusqu’à rendre impossible toute chronologie stable.
Les œuvres prennent la forme de dessins, de sculptures et de vidéos qui composent un paysage traversé par l’humour, le grotesque et une inquiétante étrangeté. Les sculptures évoquent des objets exhumés d’un passé improbable, comme si notre époque n’était déjà plus qu’une couche archéologique. Les dessins rassemblent des fragments d’images provenant de traditions visuelles éloignées, où symboles sataniques, propagande politique et culture numérique fusionnent dans un même espace. La vidéo assemble des archives trouvées en ligne, des séquences générées par intelligence artificielle et des références au cinéma russe des années 1970 pour construire un récit oscillant entre fascination et malaise.
L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans cette recherche, non pas pour sa capacité à reproduire fidèlement le réel, mais pour ses imperfections. Les erreurs anatomiques, les glissements de perspective et les incohérences visuelles deviennent les signes d’un monde où les images semblent perdre leur ancrage. En exploitant ces défaillances, les œuvres donnent une forme plastique à un phénomène propre à notre époque : celui d’une réalité de plus en plus difficile à distinguer de ses simulations.
Sans adopter une posture moralisatrice, l’exposition aborde ces questions avec humour. Le grotesque agit comme un révélateur. Il met en lumière l’absurdité des récits, mais aussi leur pouvoir de séduction. Car les croyances ne se transmettent pas uniquement par les idées; elles circulent aussi par les images, les symboles, les émotions et les fictions que nous fabriquons collectivement.
Entre les sorcières d’hier et les algorithmes d’aujourd’hui, quelque chose persiste : le désir de donner une forme visible à ce qui échappe à notre compréhension. C’est dans cet espace, où le doute nourrit autant l’imaginaire que la certitude, que cette exposition prend forme. Le titre de l’exposition est une citation de Jean-Jacques Rousseau faussement attribuée à Marie-Antoinette.