Dominique Sirois, Véronique Doucet et fernando belote

  • Vernissage le jeudi 12 février à 17h
  • Lieu: Écart
  • Ville: Rouyn-Noranda

Dominique Sirois
La chambre virtuelle

La surexploitation des ressources, l’essor des technologies, les systèmes spéculatifs et la marchandisation forgent les engrenages dominants de nos modes de vie consuméristes. Nous travaillons pour produire, produisons pour consommer, et consommons afin de justifier un travail toujours plus envahissant, dans un cycle excessif qui absorbe notre existence — jusque dans les sphères les plus intimes de nos vies. Que pouvons-nous faire, dans l’immédiat, pour freiner ces mécanismes persistants et invasifs ? Refuser l’éveil obligé. Somnoler. Outrepasser le jour. S’endormir. (Sur)vivre la nuit. Extraire les chimères du surréalisme. Devenir des êtres alchimiques. Se soustraire à la vacuité des surfaces écraniques. Dormir. Rêver. À jamais. 

Le corpus La chambre virtuelle de l’artiste Dominique Sirois considère la métamorphose comme un pouvoir à la fois évocateur et émancipateur. Le projet convoque, dans une filiation surréaliste, l’alchimie et postule que la matière la plus vile recèle un potentiel inestimable : celui de transmuer un matériau quelconque en une pierre précieuse. Il ne s’agit pas ici de tout soustraire au réel, mais d’en décanter une magie résiduelle transformatrice. 

L’installation prend la forme d’une chambre de gestation créative, en écho à l’idée d’un espace de travail nécessaire aux femmes résonnant avec Une chambre à soi (1929) de Virginia Woolf. Des parcelles de corps féminins en argile interagissent avec le mobilier-sculpture — rappelant aussi bien le laboratoire que le bureau — et mettent en parallèle la scientifique occulte et l’archétype de la créatrice, confrontées au formatage algorithmique de l’intelligence artificielle. En ce sens, l’artiste revendique l’héritage des femmes alchimistes, de Marie la Juive à Marie Meurdrac, figures d’un savoir expérimental toujours maintenu en marge des récits décisifs du progrès. Ces dernières sont à l’image de tant d’autres voix occultées de l’Histoire, dont les artistes surréalistes Leonora Carrington et Remedios Varos, véritables sources d’inspiration de Sirois dans ce projet.  

À Rouyn-Noranda, ville d’extraction minière, La chambre virtuelle agit comme un contre-espace : un lieu bien à soi, où la matière ne sert plus à produire et à consommer, mais à repenser et à rêvasser la quête philosophale de Sirois. 

Le présent projet s’inscrit à travers la trajectoire collaborative de l’artiste Dominique Sirois et du commissaire Jean-Michel Quirion, entamée à AXENÉO7 (2018, Gatineau) et poursuivie avec l’exposition L’eau souillée est devenue poussière bleue sous les rayons du soleil présentée à DRAC Art actuel (2022, Drummondville). 

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Il y a la nature à protéger, puis celle qui nous protège. Longtemps plongée dans un art à la défense de l’environnement, Véronique Doucet opère un changement de posture pour plonger dans un nouveau cycle de création, passant de l’écoféminisme à l’écoféminin, de l’action à la contemplation, du sens unique à la réciprocité. Désireuse de s’imprégner des énergies de la forêt pour tisser le visible et l’invisible, l’artiste met son hypersensibilité au service de l’écoute, de l’observation et de l’accueil de ce que le territoire a à lui proposer. Dans un processus lent et intérieur, elle laisse son vécu se transposer dans la forme des paysages, capture les images et récolte ce qui fait sens pour laisser émerger à sa conscience ce qui lui était inaccessible et le transposer dans la matière. Intervenant en techniques mixtes sur ses photographies, elle cumule en parallèle les écofacts et artéfacts qui la ramènent à sa lignée pour réfléchir aux héritages qui nous façonnent. Est-il possible, voire nécessaire, de s’offrir parfois la possibilité du déracinement, de la rupture avec la charge émotionnelle et relationnelle qui transcende les générations et pèse sur nos épaules? 

Parallèlement à la création d’un livre d’artiste, Véronique Doucet prépare l’exposition Racines : Cartographie intime des territoires, dont la mise en forme débutera pendant sa résidence à L’ÉcartAlors que les sorties en forêt et la collecte d’objets relèvent d’une démarche méditative, l’artiste envisage ce séjour comme une immersion totale dans la création effrénée. Après tout, elle reste, de son propre aveu, une artiste de la démesure. Si le résultat final demeure indéterminé, les visiteurs et les visiteuses auront assurément l’occasion de se sentir transportés tant dans la nature que dans la pensée et l’héritage de Véronique Doucet, qui a tout de même cette volonté certaine de faire de l’exposition en soi un lieu de recueillement et de soin. 

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Pour son exposition à l’Écart, fernando belote (FERN) présente une installation indisciplinée, basée en céramique et en lettrage, qui défie les normes coloniales du corps et de la représentation. Au centre de l’espace, une sculpture de bouche carnavalesque — ouverte, affûtée, presque incantatoire — agit comme un symbole de transformation. Elle renvoie à un vocabulaire tranchant, un ensemble de signes qui queerise et décolonise l’imaginaire lusophone, fragmentant la syntaxe portugaise en démarches de résistance queer. Cette bouche devient l’emblème visuel d’un geste linguistique: honorer le Bajubá.  

Sociolecte en constante transformation, le Bajubá est initialement diffusé par Jovanna Baby dès 1992, puis nommé en collaboration avec Georginha de Mamãe et Joinha da Rocinha. Issu des langues sacrées et multiculturelles parlées dans les terreiros de Candomblé et d’autres formes de quilombamento, ce langage encode la dissidence par une rupture anti-coloniale de la syntaxe. Il constitue un mode de communication afro-trans désormais adopté par l’ensemble des communautés LGBTQIAPN+ brésiliennes: un héritage qui exige réparation, reconnaissance et un respect profond de ses origines. 

Pour FERN, le Bajubá fait partie d’une mémoire intime du Brésil: une langue apprise dans la rue comme stratégie pour affronter la violence domestique, façonnée au cœur même des communautés périphériques où iel a grandi. Cette installation prend forme à la suite d’une résidence à l’Écart, où FERN a étudié les implications du P(B)ajubá dans les communautés LGBTQIAPN+ brésiliennes, en explorant des travaux académiques sur la queérisation du langage et en reliant cette recherche au carnaval brésilien et à ses formes de résistance. Ce processus l’a également conduit·e à mener et revisiter des entretiens avec Jovanna Baby, Neon Cunha, Daniela Andrade, Mikaella Belicoff, Kabila Aruanda, Ranella Macedo et d’autres, dans une quête de sources primaires pour inspirer et redéfinir son travail.